L’étrangère et son désarroi

L’oral

Mon rapport à la lettre (harf), à la lecture et à l’écriture est un rapport presque organique. Rédiger un texte, le publier, était pour moi un acte très respectable. L’écrivain et poète Abbas Baydoun me disait toujours : «Mais pourquoi entoures-tu l’écriture avec toute cette aura de sainteté ?» Une question qui restait en suspens. Je n’ai jamais consulté les livres de base de la culture arabe, les «mères des livres», je n’ai même pas lu le Coran jusqu’à présent. Je lis en français.
J’enseignais, j’écrivais en arabe. A un moment donné de mon parcours scientifique et culturel, je me suis arrêtée d’écrire. Je n’arrivais plus à exprimer et à traduire, en arabe, ce que je ressentais, voyais et entendais. Je commençais à me sentir étrangère à ce qui m’entourait, précisément à un moment où j’ai entamé une recherche sur l’image de la femme dans les médias avec «Bahithat» (باحثات), un groupe de femmes pour la recherche. Je relate une autre histoire qui m’est revenue en écrivant ces mots là. C’est l’histoire du mariage civil proposé par le Président de la République Elias Hraoui, et qui a causé tant de polémiques. J’ai été convoquée par deux quotidiens arabes : El Safir et El Nahar, et par trois chaînes de télévision où la controverse devait avoir lieu sur le plateau entre moi, un Cheikh et un prêtre. Cela m’a effrayée. Aller à l’encontre de ces instances religieuses pouvait me jeter dans une image non respectable auprès de l’auditoire. J’ai refusé d y participer. Mais, si je suis tant convoquée par les médias, c’est parce que j’ai le don de l’oral : je parle aisément, je vulgarise les concepts les plus difficiles par les métaphores de la vie quotidienne.

Si le Coran commence par le verbe «Lis» (إقراأ), la transmission est orale, selon une collègue à «Bahithat», Housn Abboud. Cette oralité, c’est-à-dire avidité «a-vide» d’avaler m’intrigue sans pourtant me pousser à comprendre plus. Quand j’ai senti cette inhibition face à l’écriture et que mon fils n’allait pas bien, je me posais des questions qui restaient sans réponses. C’est à ce moment là que j’ai décidé d’aller en analyse. L’analyse est une lecture, mais une lecture autre, où les productions de l’inconscient se prêtent à cette lecture de «l’autre scène», étrangère à nous. Cela suppose une écriture dans l’inconscient, et l’inconscient est du côté de l’Autre. L’Autre, c’est le lieu de l’écriture et des mots. «Trésor des signifiants où se constitue le je de la parole» selon Lacan. Lieu où la parole se vérifie par l’échange des signifiants. Quant au symptôme, écrit Lacan dans La psychanalyse et son enseignement «s’il peut être lu, c’est qu’il est déjà inscrit dans un procès d’écriture». Ce qui est important dans un symptôme, c’est, non pas la signification, mais sa relation à une structure signifiante qui la détermine. Selon Lacan «le symptôme, c’est ce qui ne cesse pas de s’écrire». L’analyse est une lecture de cet inconscient textuel et insen-
sé, qui, par les césures qu’ elle introduit fait sens jusqu’au point d’en découvrir le non-sens radical.

Langues

Je voudrais précisément vous communiquer dans cette intervention l’ambiguïté de mon rapport avec la langue arabe d’une part et la langue française de l’autre. Si le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, le mot étranger, disons ici la langue étrangère, la langue française me représente auprès de la langue arabe, langue maternelle, c’est-à-dire langage maternel. Ici, quand je dis langue, je parle de culture. Le symbolique où s’inscrit l’humain même avant sa naissance. J’ai déjà publié un article dans un des numéros de «Bahithat» où j’écris que «l’Occident et la langue française étaient mon allié secret»

Avec l’avènement des idéologies de la révolution dans les années 70 (le marxisme et le féminisme) et tout le cortège du modernisme et les mots correspondants : démocratie, citoyenneté, autonomie, individualité et appropriation de son être et de son corps, nous avons tourné le dos à tout ce qui est traditionnel, précisément le religieux. Mon père était communiste, mais il parle très aisément et écrit la poésie Arabe, comme d’ailleurs tous ceux qui proviennent de la famille El Amine. A signaler que Sayed Mouhssen El’Amine était l’un des premiers innovateurs (moujtaheds) des textes religieux. Signifiants, lettres et négations, sont dès lors fondamentalement à l’origine de mon être et ouvrent un chemin des sens qui n’a jamais cessé de me préoccuper.

C’est dans l’histoire de l’entre deux femmes, Saraï et Agar, auprès du père originaire Abraham et des fils de ses deux femmes Isaac et Ismaël que je me suis retrouvée. Qu’est ce qu’un dire qui déplace l’étranger et se l’approprie sinon la traduction, traduction de mon travail clinique qui ne cesse de me travailler.

Pauline : l’abandonnée

Une patiente que j’appelle «Pauline» m’interpelle parce qu’elle veut devenir psychothérapeute, en disant qu’elle était une ancienne étudiante en D.E.A à l’Université Libanaise. Pauline m’expose son problème : c’est une femme de trente ans, de père libanais musulman, et de mère russe, ne parlant que l’Arabe et le Russe. Elle est mariée depuis un an et demi seulement, et a une fillette de huit mois. Elle a fait un mariage civil. Elle a connu son mari à l’université, c’est quelqu’un de cultivé. Tous les deux avaient cette tendance à la philosophie, à la spiritualité, au sophisme. Au début du mariage, elle a eu des problèmes de saignements, et la gynécologue lui a donné un médicament en lui disant qu’elle ne peut pas avoir d’enfant avant six mois. Enceinte au bout de deux mois, elle devra s’aliter et rester au repos. Elle s’installe chez son frère, hors de Beyrouth. Pendant les mois de la grossesse, le mari ne lui a rendu visite que cinq ou six fois. Après l’accouchement, il l’a obligée à réintégrer la maison de son frère. Elle a fait l’impossible pour rentrer chez elle, à la maison conjugale, et c’est là qu’il commence à la violenter, à l’humilier en lui disant: «tu n’es rien». Il ne la touche plus. Elle est chassée du paradis du plaisir conjugal : lit, partenariat, tout. Une femme abandonnée répudiée, maltraitée par son mari et sa belle mère. Elle vivait la peur qu’ils ne prennent sa fille. Dans les séances, elle ne parle que de lui, de ce qu’il fait, de sa réussite spectaculaire. Elle ne travaille pas, ses parents étaient opposés à l’idée du divorce, sa mère lui conseillait de patienter et son père ne voulait pas en entendre parler. Elle ne trouvait secours ni auprès de ses parents, ni auprès de ses beaux-parents, ni auprès de son amie intime qui l’a trahie avec le mari. Elle a parlé pendant une longue séance, racontant comment, dans le temps, son frère aussi la battait et la violentait. A la fin de chaque séance, elle s’attardait pour me poser cette question intrigante : «Et maintenant qu’est-ce que je fais ? Je veux mon mari, je veux ma vie». J’étais embarrassée face à ce questionnement, j’avoue que j’ai ressenti un vif désir de la soutenir. Pendant ce temps, je commençais une deuxième supervision avec Maud Saïkali, française, étrangère pour moi. La première supervision -merci- c’était avec Chawki Azouri. En route vers Baabda où je devais rencontrer Maud pour la première fois -pour la première séance je crois- Pauline appelle pour me dire qu’elle est dans la voiture avec son mari qui est sur le point de la tuer, et s’il lui arrive quelque chose je devrais être au courant. Toute cette violence, je la jette à la face de Maud. Dans une des séances, Pauline s’adresse à moi en disant : (أنتو) «vous», parce qu’elle parlait de sa belle-mère qui a un fils unique (le mari de la patiente). Dans le transfert, Pauline me parle en tant que sa belle-mère. Et moi, dans le contre-transfert, je la prends pour la fille que je n’ai pas eue. Pauline ressemble à la famille Merhi : très belle, blonde, teint rosé. Elle ne parle que de son mari. Quand je lui ai dit qu’il faudrait qu’elle s’arrête de parler de lui, et qu’elle devrait parler d’elle-même, elle a répondu «mais je n’ai rien à dire, je ne sais même pas quoi dire de moi-même». Et à chaque fois que je lui disais une chose, elle répondait par «heh» comme si elle était dans un autre monde. Elle évoque la constipation de sa fille, le refus de celle ci de venir chez elle, ses maux de ventre. Maud a proposé pour elle le divan, parce que cette patiente lisait quelque chose dans mes yeux. Et là, j’ai compris pourquoi elle refusait le divan. Parce que la complicité de mon regard la réconfortait. Une fois qu’elle a accepté d’être sur le divan, elle me disait : «Mais est-ce que tu vas me comprendre si je suis au divan ?» cette étrangère, répudiée, humiliée dans la culture libanaise traditionnelle, arabo-musulmane, fait écho dans mon inconscient. Sans que je ne m’en rende compte.

Rêve : Ecriture.

Avant d’évoquer mon rêve, je voudrais éclaircir certains points : mon mari s’appelle Elias ; il est consacré chrétien jusqu’à l’âge de 20 ans. Il a un frère qui s’appelle Geryess et un autre nommé Issa, dont la femme s’appelle Saydé (la vierge Marie). Ses deux sœurs aînées s’appellent Fatmé et Khadijé. La mère s’appelle Mariam. Ils sont de Roum, un village dans la région de Jizzine . Le tiers de la population est Maronite, l’autre tiers est Catholique, et le troisième tiers est Chiite.

Dans mon rêve je suis à «Roum». Devant la maison de mon beau-frère, Issa, qui se trouve juste à côté de la mosquée du village et du Maquam du prophète Yaacoub (Jacob), je vois que les balcons des deux étages de la maison sont couverts de rideaux et qu’il y a beaucoup de femmes voilées en noir. Je pose la question : «Qu’est-ce qu’il y a?» On me répond qu’il y a une femme étrangère, enceinte, elle va accoucher d’une fille et on va l’adopter. Je regarde la femme forte en décolleté noir. Ses traits me ressemblent.

Les rideaux de la maison et les voiles des femmes représentent pour moi ce village où il y a une minorité chiite dans une région chrétienne, et où l’esprit conservateur dépasse de loin la région du Sud, où la guerre civile s’est produite avec une atrocité abominable, où notre maison conjugale a été détruite. Ces gens là, toutes ces femmes là, vont adopter la fille qui va naître, la «nouvelle» née. Ce n’est pas islamique, c’est chrétien vu qu’il n’y a pas d’adoption en Islam.
Je retiens les mots suivants :

- Yaacoub : c’est juif.
- Adoption : c’est chrétien
- Voiles : c’est musulman
- Moi : la «nouvelle» née en décolleté noir

Avant ce rêve, j’ai été exposée à une menace de mort par un bandit qui a brandi son revolver contre ma tête pour me voler. Il a pris un bracelet en or et le portable du cabinet et s’est enfui. Une fois seule, j’ai ressenti une amertume liée à un sentiment d’abandon. Là, je me suis posé toutes les questions se rapportant à mon être, mon image, mon statut de femme, qui pourrait être volée, menacée de mort aussi facilement.

Je me suis souvenue qu’à mon adolescence je faisais un cauchemar qui se répétait : une naine avec des jambes arquées s’avançait vers moi, en pleine lumière. Je lisais dans un traité de psychanalyse que les morts nous viennent en rêve sous des formes défigurées. Mon père a toujours désiré que je sois à l’image de sa mère qui s’appelait Anicée, morte lors d’un accouchement difficile quand il avait l’âge de quinze ans. Est-ce que dans ce rêve, dans ce village, je renais comme femme ?

L’attitude de ma mère face à l’incident de vol aggravait ma détresse. Elle considérait que j’étais capable de tout affronter. Je suis son aînée, son phallus qui l’a toujours comblée. Pour elle, Anicée est un «منصب», une source de fierté, un symbole d’accomplissement, ce mot exprime la présence sociale érectile / le phallus. Face au même incident, l’attitude de Maud, sa neutralité bienveillante –ni trop loin, ni trop proche- éveille tellement mes douleurs que j’ai eu les larmes aux yeux. Mort ! Abandon ! Pourquoi de tels sentiments ? Dans la réalité, je suis dans une position dont je n’ai pas à me plaindre. Il paraît toutefois que c’est au niveau du symbolique que je suis morte, comme être de désir, être à part, au sens «ontologique» du terme.

Le miroir

Il s’agit d’un rêve que j’appelle maintenant «Le Rêve», où tout est élucidé. Rêve que j’ai vu à la période du questionnement autour du statut du Président de la République de la part du clan du 14 mars. «Mon frère Adnan est nommé Président de la République Libanaise. Comblé de joie, il rit aux éclats. Je lui demande : «Qui t’a nommé?» Il rétorque que c’est un comité de juristes. Nous le regardons : il a besoin d’être habillé, le roi est nu. Il essaie une chemise à Fadia sa femme. Nous trouvons que le col de la chemise est trop petit, comme celui d’un bébé. Adnan met toutes les chemises de sa femme de côté, et elle s’en va pour lui en acheter d’autres. Quant à moi, je suis préoccupée. Quelqu’un pose la question : «Mais où est Anicée?» La réponse : «Elle cire les miroirs». On attend les gens pour venir le féliciter mais personne ne vient. Un coup de téléphone d’un certain Roger Nabaa, et Adnan lui parle avec la plus grande joie. Je descends les escaliers pour retrouver ma sœur Rajaa en train de cuisiner .Surprise je pose la question : «Mais que fera Siniora (la servante) si tu cuisines à sa place ?» Fin du rêve.

Effectivement, mon frère est le troisième enfant de «Oum Adnan» et de «Abou Adnan». Moi, Raja, lui, les trois premiers enfants, nous sommes docteurs. Moi, je suivais les pas de Adnan, je me voyais dans son miroir : le frère, l’homme. Ma sœur travaille avec son mari au restaurant, en France non sans malaise, Le coup de téléphone de ce Monsieur Nabaa (« نبع »: la source, « العين ») m’a poussé à chercher dans les origines de la Genèse où l’ordre symbolique est «écrit» «مكتوب» « le comité des juristes». Cet ordre s’inscrit comme texte dans l’inconscient, refoulé. Il réapparaît sous forme de désarroi, de symptôme. La lecture de mon symptôme, c’est-à-dire : inhibition d’écrire en arabe l’image de la femme, fait écho en retenant deux phrases que j’ai entendues à la même période. lors d’une conférence, en arabe, d’une collègue de l’université –collègue aussi à Bahithat, Azra Chrara Baydoun- où elle expose les résultats d’une recherche sur l’identité masculine et féminine. Elle est arrivée à la conclusion que chez les jeunes des deux sexes, actuellement, , hommes et femmes, il y a ce qu’elle a appelé « هجران الأنوثة », abandon, exil, répudiation de la féminité. Les filles et les garçons à l’université, maintenant, ne veulent plus du féminin. La deuxième phrase qui me revient à l’esprit, c’est «Rose qui peut» (en français), que j’ai retenue lors d’une discussion au sein d’un groupe de lecture composé de femmes universitaires. C’était le texte de mon amie Carmen Boustany, écrivain francophone, dans son livre «Effet du féminin».

« هجران الأنوثة », «Rose qui peut» l’une en arabe, l’autre en français. Comme si l’équation en moi, trouvait forme. L’Arabe, répudie le féminin. Et le français le rétablit, «Rose qui peut». J’ai dit à Maud : «toi, la française, tu es autre. L’étrangère pour moi», elle a répondu : «L’étranger en nous Anicée, les femmes, c’est le féminin».
Alors perplexe, sortant de chez elle, fatiguée, je me rendors un peu. Je vois, dans le rêve, le visage de mon père souriant, proche, comme d’habitude. Ensuite, une autre image de son visage, la même minute, où il fronce les sourcils.

La source : العين

Le mot, houjran alounoutha «هجران الأنوثة» m’a renvoyée a Agar, le mot Nabaa (source : origine et oeil : «العين \ نبع الماء» \ et la source renvoie a la genèse.

Un jour, je me suis réveillée et me suis précipitée instinctivement vers la bibliothèque d’où j’ai retiré le livre de Fathi Ben Slama : La psychanalyse à l’épreuve de l’Islam (Aubier .Paris 2002) Ben Slama relit la Genèse dans l’archive Biblique selon Agar , qui devient Hajar : «هاجر»- dans la tradition islamique : Saraï, parvenue à un âge fort avancé, n’a pas donné d’enfants à Abraham qui, à quatrevingt-six ans, attend encore la réalisation de la promesse que Dieu lui fit d’une postérité nombreuse . Désespérant d’enfanter, Saraï propose sa servante Agar à Abraham, afin de lui faire avoir d’elle un enfant. Agar est une esclave égyptienne dont les commentaires attribuent initialement la propriété au Pharaon qui en avait fait don à Saraï. Et l’on demande à l’esclave de faire le présent qui relèvera le patriarche, sans quoi il n’y a ni père, ni origine, ni mémoire .(p.131) où l’on voit la maitresse mettre l’esclave à la place de l’Autre, le donateur qui retient le don. En somme, Sarai prête a Agar le don de combler le manque de Dieu à son endroit. (p. 134) La Bible indique que, lorsque Agar se vit enceinte, «sa maîtresse ne compta plus pour elle». Abraham va laisser tomber Agar, et le texte biblique enchaîne : «Saraï la maltraite tellement que l’autre s’enfuit de devant elle». Mais l’Ange de Yahwé la rattrape et lui ordonne : «Retourne chez ta maîtresse et sois-lui soumise. Agar servante de Saraï, d’où viens-tu ? Où vas-tu ?»
Autant dire qu’en dehors de ta servitude, Agar, tu es sans destination. (P. 133) La scène de la fuite devient une scène de promesse qui modifie radicalement la position d’Agar. «Je multiplierai beaucoup ta descendance, tellement, qu’on ne pourra pas la compter» lui prédit l’Ange, parlant comme Yahwé, entendant par là qu’elle serait elle-même une origine dont la descendance sera incalculable. «Tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom d’Ismaël car Dieu a entendu ta détresse». Ismaël provient de la racine «سمع» entendre. Avant de retourner à la servitude, Agar fera un acte qui la distinguera de toutes les autres femmes de la Bible. Elle a donné un nom à Dieu : «El Rou’a», ou «El Ra’i». Cette nomination qui signifie le «Dieu de vision» semble venir comme un contre- don au don du nom d’Ismaël. Tu m’as entendue et moi je t’ai vu, ou plutôt, tu as donné à mon fils le nom de ton entente et moi, Agar, je t’appelle par le nom de ma vision. Du reste, l’œil d’Agar semble jouir d’un pouvoir particulier, parce qu’il verra, dans le désert, la source qui la sauvera avec son enfant.

Agar a vu le plus haut du ciel, et l’ouverture du fond de la terre. Mais le texte biblique présente le suspens du don de l’origine. Il a fallu passer par le miracle. Miracle veut dire que Dieu a fait l’impossible pour qu’Abraham et Saraï aient un enfant. Yahwé dit : «Ta femme Saraï te donnera un fils. Tu l’appelleras Isaac». Le texte biblique donne la possibilité de penser que Saraï reçoit l’enfant qui instaure le père, non pas Abraham, mais Dieu, en tant qu’Il est ici le Père. Le fils ne serait pas le propre du père de la Genèse, mais impliquait directement le père originaire. En se mêlant de la conception, le Dieu de la Genèse place Abraham dans la posture de n’être qu’un père adoptant, endossant la vraie paternité qui vient de Yahwé. Le don impossible de Dieu dépossède ce père du propre de la paternité. En fait, un père par procuration. Ici, apparaît une ligne de partage entre, d’une part, la position généalogique du Judaïsme et du Christianisme, et d’autre part, celle de l’Islam. Il y a d’un côté une formation où la conception du fils est divine, ou du moins, mêlant Dieu à la paternité. Ce qui suppose chez Saraï autant que chez Marie un régime de jouissance du fils qui confine à l’absolu phallique. En effet, la figure du père y revêt le caractère de l’idéalité du père originaire, de la toute-puissance créatrice, hors les lois naturelles du corps. Du côté de la filiation Agarienne, il s’agit plutôt de la dimension prosaïque de l’insémination sexuelle par Abraham comme père réel. A nous en tenir au texte de la Bible, le père symbolique pour le Judaïsme et le Christianisme est le père réel pour l’Islam.

Curieusement, cet aspect n’a été relevé ni par l’exégèse traditionnelle, ni par l’orientalisme, ni par les études comparées du monothéisme. Pourtant, il entraîne des conséquences importantes. Il éclaire, par exemple, la raison pour laquelle, en Islam, on ne parle jamais de Dieu le Père, et l’on proscrit tout rapprochement entre le divin et le paternel. Allah n’est, par principe, ni le Père, ni le Dieu des pères, y compris pour le Prophète qui est irrémédiablement un orphelin auquel le Coran interdit d’être le père des membres de sa communauté. Or, nous commençons à comprendre que le Dieu qui entend Ismaël ne fraye pas avec la sexualité humaine de ses géniteurs, n’intervient pas sur les ressorts signifiants de la jouissance phallique. Le Dieu de l’Islam n’est pas un père originaire. Il est l’Impossible. Hors père, ce serait plutôt un Dieu qui est en retrait du rapport et du non-rapport. Il est le retrait incommensurable du non-lieu à partir duquel le lieu du père trouve son ouverture. «Dis : Lui Dieu est un, Dieu l’Impénétrable, Il n’engendre pas, Il n’est pas engendré. Nul n’est égal à Lui».
«قُلْ هو الله الأحَد، الله الصمد، لم يَلِد و لم يَولَد، و لم يكن له كفؤاً أحد»

Ben Slama fait cette lecture à la faveur d’un changement du point de vue à partir de «l’œil d’Agar» عين هاجر, dit-il. Ismaël, le don du possible mais pas du commencement, commencement noble, spirituel : le don de l’impossible. La conception de Saraï est celle du miracle du corps mort qui donne subitement la vie en contradiction avec les lois de l’engendrement humain. Isaac arrive d’emblée comme l’enfant de la communauté du rire entre Dieu et les hommes, autrement dit, de l’esprit. Cela entraîne certainement la scission entre deux principes. On retrouve ici sur quelle ligne de fracture se prépare la scission de la famille d’Abraham. Elle ne se brise pas seulement sur une querelle de jalousie entre deux femmes, mais sur la scission entre deux principes de l’origine. L’un, pour ce don d’Agar serait celui de la chair ou le don du possible, l’autre venant de Saraï serait celui de l’esprit ou le don de l’impossible. C’est la différence radicale entre deux principes que Saint Paul rappelle dans son épître aux Galates. Saint Paul propose de répéter le geste d’Abraham dans la Genèse. C’est à l’intérieur des rapports entre le Judaïsme et le Christianisme naissant qu’il faut le comprendre. Ce geste -on commence à le comprendre- affirme l’incompatibilité entre deux modalités de l’origine. Ce qui conduit à répudier l’une d’entre elle. Celle d’Agar répudiée, n’est ni annulée, ni refoulée, mais rejetée dans la mesure où la scission et la répudiation se produisent aux prémices de l’archive. On pourrait considérer que le monothéisme s’est édifié sur l’écriture du déchirement originaire entre deux principes incarnés par deux figures du maternel. Il y a aussi, d’un côté, la perpétuation du nom d’Abraham par Isaac, ou la filiation par le nom du père, et, de l’autre côté, Ismaël qui serait la filiation par la race. On retrouve ainsi les deux Alliances dont parle Saint Paul qui prennent une détermination supplémentaire. L’origine par le nom et l’esprit, et l’origine par la transmission substantielle de la vie. Vient alors l’épisode du renvoi d’Agar qui porte son fils sur son épaule avec quelques provisions, l’errance dans le désert, l’épuisement, la soif, l’enfant jeté sous un buisson, les pleurs, le refus de voir l’enfant mourir. Le moment de l’entente ouvrante et de la promesse. L’œil d’Agar qui a vu le puits. L’enfant sauf. La tradition juive a légué de beaux commentaires sur cet épisode,
sur les larmes et les invocations d’Agar, sur l’errance de l’étrangère et son désarroi. Or la Bible, à travers la figure d’Agar, montre qu’elle dit non à ce désir de forçage du retrait par Saraï. Les scriptes du monothéisme auraient pu écrire une histoire de Agar réduite à une matrice au service des maîtres. Serait-ce sans laisser trace de sa propre prospérité, après avoir donné le fils au maître ? Mais la Genèse refuse aux maîtres la maîtrise de l’origine à travers la révolte de l’autre femme et la reconnaissance de son droit généalogique. Dieu avait besoin de la figure d’Agar pour effectuer la paternité dans le monde. Agar est l’étrangère interne qui distend l’origine dans son intimité, afin que le père en attente advienne. Elle est le don du bas : «aban-don», sans lequel il n’y a pas de don du haut. Mais, une fois l’origine sortie de son impasse, l’étrangère devient encombrante et menace les prérogatives du don du Maître aux maîtres. Alors la maîtrise de l’origine nécessite que l’on se retourne contre elle et qu’on la renvoie. Le père dans l’archive du monothéisme ne peut pas garder les deux principes de sa
paternité. Il en élit une et laisse l’autre. Agar est cette origine répudiée afin de garder la filiation selon l’impossible «imaginarisé». Le concept du père dans le monothéisme originaire passe par la répudiation de l’étrangère et l’élection phallique du propre. (p.153)

On a souvent reproché à la psychanalyse, depuis Freud, de ne pas faire place aux femmes dans ses conjectures sur les origines de la loi et de la société, ou pis encore, de leur assigner le statut du butin que les hommes se disputaient comme dans «Totem et tabou». Or, dit Ben Slama : «Ce que l’analyse de la fiction monothéiste nous permet de formuler, c’est une fonction structurante du féminin à l’origine qui conditionne l’instauration généalogique du père» (p. 153). Pour qu’il y ait fiction de la mère, il faut l’autre femme, l’étrangère. En ce sens, Agar a permis que Saraï puisse devenir mère en fiction plutôt que d’essayer d’arracher l’enfant d’une autre. Ces éléments nous indiquent la nécessité d’une réévaluation de la problématique de la mère en psychanalyse, souvent réduite à la fonction d’engendrement par la chair, là où le père serait du côté de la métaphore. L’intelligibilité de l’opération mohammadienne dépendait de l’analyse de l’injonction de lire qui est à la racine de la prédication de Mohamad. C’est-à-dire que cela ne commence pas parce qu’il est supposé que le texte était écrit. Il y avait déjà de l’écrit, et il fallait lire. Alors qu’Ismaël est nommé une douzaine de fois dans le Coran, et Abraham dans soixante-dix huit occurrences, Agar n’existe pas. Ni Agar, ni sa fuite, ni le renvoi, ni l’abandon de l’enfant. Quoi qu’il en soit, la répudiation mohammadienne du
père maintient la répudiation d’Agar sous la forme de son effacement du texte fondateur. Tandis que Saraï est mentionnée au moins deux fois sous l’appellation de la femme d’Abraham, la femme de l’Autre. C’est ainsi que le texte coranique a pris aussi le parti de Saraï en la rendant présente, en témoignant de son émotion, en la bénissant, tandis qu’Agar sera maintenue hors texte, hors référence. Agar était coraniquement intransmissible. Par contre, et c’est là un des actes fondamentaux de cette répudiation, le Coran ajoute une nouvelle séquence par rapport à la Bible. Ce sont les retrouvailles d’Abraham avec Ismaël autour de la construction du temple de la Mecque. Leur manifestation d’amour c’est une construction, construire pierre par pierre ce qu’on appellera en Islam «la maison d’Abraham» : la Mecque. Et la réponse du lien rompu quant à la famille éclatée dans la Bible. Le père n’a donc pas abandonné totalement son fils. Il le retrouve dans la dureté du roc : l’érection monumentale. Or, de cette érection, Agar est bien sûr exclue. La récupération du père, dans le même lieu, va également s’inscrire, non seulement dans cette formation originaire et son impression, mais aussi dans le rituel, celui du pèlerinage au cours duquel le geste
d’Abraham substituant l’agneau du sacrifice à son fils est renouvelé. Mais avant d’accomplir ce sacrifice, les pèlerins doivent aller et venir sept fois entre les collines de Safa et de Marwa. Or cette séquence, certainement préislamique, a été proposée comme l’imitation d’Agar à la recherche éperdue d’eau pour son fils. C’est le seul moment de l’ensemble dogmatique et rituel de l’Islam où le souvenir d’Agar est invoqué, non pas à travers des mots, mais par la mise en scène corporelle et muette de l’identification à son désarroi, sans la nommer. Ainsi, d’un côté, le rite rappelle le moment de la détresse de la mère et de son fils, il est la mise en scène corporelle, et, de l’autre côté, il commémore le geste substitutif pacifiant de la relation entre le père et le fils. Dans cet agencement, la réminiscence est pour Agar, tandis que la remémoration est pour Abraham et son fils. Si Agar était abandonnée, l’abandon s’entend certes à travers la multiplicité de ses expériences : celui de l’orphelin, de l’errant, de l’exilé, celui qui est sans foyer, sans foi, sans compagnon, sans idéal, sans projet. Mais, en un sens plus radical, celui de tout homme abandonné dans l’existence. L’abandon est, au demeurant, commun à toutes les religions.

L’ordre islamique n’est pas le seul du monde antique à marginaliser la position féminine dans son institution spirituelle, à l’exclure des instances légales du pouvoir, à ravaler la personne de la femme, c’est évident. De ce point de vue l’Islam ne diffère pas fondamentalement des autres monothéismes qui ne reconnaissent de dignité symbolique à la femme qu’à travers la conception du fils, plus exactement en tant qu’intermédiaire qui achemine dans la chair la forme du père vers le fils. Mais, l’effacement de l’ancêtre-mère, de son nom et de son existence du texte fondateur, le Coran, alors que l’on y accueille tous les autres protagonistes de la même histoire, nous conduit à conclure que l’Islam s’instaure originairement dans le désaveu d’Agar. L’Islam provient de l’étrangère, à l’origine du monothéisme, demeurée étrangère dans l’Islam. Le mécanisme du désaveu ne porte pas sur la vérité comme c’est le cas du démenti. Il ne relève pas de l’action de nier ou de refuser, de reconnaître comme un dû ce qui appartient au registre du désir. Ce n’est pas non plus la répudiation qui consiste à
repousser ce que l’on a accepté dans un premier temps. Mais il donne lieu à un dire qui ne reconnaît pas l’appartenance. En tant que femme analysante et analyste, je me pose la question : quelles sont les formations qui portent dans toute leur ampleur les déterminations inconscientes du désaveu de la hantise de l’autre femme ? Pour suivre son spectre dans ses multiples apparitions, il faudrait rassembler et ressaisir succinctement les traits qui constituent sa figure. L’autre femme ne peut-être saisie seule, sans son autre, sans l’autre terme de la structure originaire figurée par Saraï. C’est pourquoi nous dirons d’emblée que l’autre femme est toujours le double de la femme.

Devancée, la maîtresse femme n’en garde pas moins ses titres. Elle est la femme d’Abraham selon l’expression coranique, de la promesse d’après Saint Paul, de l’annonce par les anges dans les livres des trois religions monothéistes. Et, comble de la dignité, elle reçoit la semence de Dieu. Elle est donc la divine mère, la femme sacralisée, sanctuarisée. L’autre femme est le féminin qui se différencie et s’écarte de la femme de l’Autre, permettant, du même coup, de créer de la féminité comme valeur de jouissance. Elle est d’abord l’étrangère, alors que la femme de l’Autre est de la même famille, de la même tribu et souvent d’un rang plus élevé que l’homme visé comme père ou comme fondateur de l’institution symbolique. Cependant., l’autre femme n’est pas dénuée de pouvoir. Bien au contraire, son pouvoir est occulte, inquiétant, voire sidérant. Il se rapporte à un type de jouissance que l’on pourrait distinguer en deux segments sans pour autant les séparer. Le segment de la jouissance d’un savoir sur l’altérité. L’Agar de la Bible voit Dieu et ne meurt pas, le nomme, puis voit dans la terre la source qui sauve. La source est «œil» en arabe : «عين».
Rappelons-le, il s’agit d’un pouvoir exceptionnel dont aucune femme de la Bible ne dispose. Pouvoir visionnaire, pouvoir de clairvoyance, pouvoir mystique auxquels elle accède. Pourquoi se dérobent-ils dans l’aveuglante lumière du ciel ou dans l’obscure profondeur de la terre ? Qu’est-ce donc ce savoir sur l’altérité qui va du plus haut au plus bas, qui joint la pénétration et la nomination ? Quant au deuxième segment de la jouissance de l’autre femme, il concerne le corps. C’est celui de la captation de la semence et de la prolifération de la descendance, errante et douloureuse. Séductrice, donc perverse, elle se révolte contre la femme en titre, l’écarte, usurpe sa place sans pouvoir l’occuper totalement, la contraint à assumer la castration symbolique. Elle s’impose entre la maîtresse et son accès à la jouissance phallique pour la compliquer par le jeu du désir. Ces deux segments sont liés, et c’est leur liaison qui fait de l’autre femme une figure inquiétante et redoutée, car la conjonction entre ce savoir sur l’altérité et cette jouissance du corps, en tant que corps de désir et puissance vitale, dirige sur elle tous les soupçons, toutes les craintes. Qu’est- ce donc que ce savoir intermédiaire entre l’intelligible et le sensible ? (p. 174)

Synthèse

Le statut de l’Altérité en islam est marqué par la voix, par une lettre-voix, celle qui se trouve dans la composition du nom d’Ismaël / Dieu entend. L’oral serait le mode de transmission des normes de cet ordre symbolique, ou baignent les enfants aux seins de leurs mères. Ma mère, croyante et voilée a pris le dessus face au discours avant-gardiste de mon père communiste et anti-religieux. Cette découverte a l’importance de m’aider à me libérer de cette contrainte inconsciente interne et refoulée, à ne pas me sentir étrangère et abandonnée, en tant que femme, à ne pas chercher le miroir de l’homme pour exister, à redonner valeur à l’autre femme / hajar qui instaure le féminin, à ne pas envier la femme de l’Autre, surtout que j’ai vécu la castration symbolique, à commencer à écrire en Arabe.

Je remercie Maud Saikali ainsi que Fethi Ben Slama, le premier à analyser l’Islam et la genèse selon l’œil de Hajar.